Rentrée littéraire : retour sur un déconfinement ébouriffant

Sidérés par la situation, nous avons été nombreux à ne pas pouvoir ouvrir un livre pendant le confinement. Aujourd’hui, l’édition connaît un rebond des ventes inespéré. Comme si notre faim de littérature se réveillait enfin.L’engouement pour le pain maison, la frénésie autour des puzzles ou encore l’explosion du jeu vidéo Animal Crossing : les occupations phares du confinement ne furent pas nécessairement celles que l’on attendait. Quid de la lecture pour laquelle nous étions censés avoir pléthore de temps pendant la quarantaine ? D’après un sondage en ligne réalisé au début du mois de mai par l’institut Harris Interactive, une petite majorité de Français (54 %) déclare certes avoir lu au moins un livre pendant la réclusion imposée par la pandémie de coronavirus. Mais les heures passées enfermé dans sa bibliothèque furent manifestement le paradis de quelques-uns seulement.

« Ce n’est pas si simple de lire en situation critique »

constate l’anthropologue Michèle Petit. Au cours du printemps dernier, cette spécialiste des pratiques de lecture a échangé avec des connaissances confinées aux quatre coins du monde. Bon nombre lui ont confié leur incapacité à le faire. Janine, 27 ans, a fait partie de ces lecteurs désemparés : « Je me suis enfermée avec quatre ouvrages, mais je n’en ai finalement lu aucun. J’en étais incapable. » La jeune femme, confinée chez un ami en Suisse, s’est plutôt occupée en suivant des séances de yoga, de fitness entre amies, ou en regardant des films : « J’avais envie de m’évader grâce à la lecture, mais la seule chose que j’avais la force de faire, c’était de me laisser porter ou de suivre des instructions.»

« Beaucoup de gens ont trouvé, pendant le confinement, le besoin de revenir au corps, à travers des activités pratiques et physiques »,

fait remarquer Michèle Petit, expliquant ce fait par une modification de notre état psychologique : « On a connu un état de sidération, une surcharge émotionnelle, qui nous empêchait de nous concentrer et de lire autrement que par bribes, en picorant çà et là.» D’autres facteurs peuvent, selon elle, être intervenus dans cette incapacité à s’immerger dans un ouvrage : « Pour beaucoup d’entre nous, lire est synonyme de se soustraire temporairement au monde, mais un monde qui continue de fonctionner. Or le dehors était comme éteint, et lire devenait alors impossible.». Autre hypothèse : « Lorsqu’on a le sentiment d’être déjà plongé en pleine dystopie, comment trouver des romans à la hauteur de ce qu’on vit?»

Un déconfinement ébouriffant

Le déconfinement s’est heureusement révélé « ébouriffant», à en croire Cyrille Falisse, qui s’occupe du rayon littérature et essais de la librairie Lo Païs, à Draguignan. Depuis la mi-mai, il dit avoir vécu « des semaines qui ressemblaient à des week-ends et des week-ends à des jours de Noël». Le chiffre d’affaires de cette librairie varoise a bondi de 50 % en mai et juin. Plus généralement, du 11 mai au 19 juillet, l’édition a connu un rebond inespéré des ventes de près de 20% par rapport à 2019, selon l’Observatoire de la librairie. « Les lectrices et les lecteurs ont eu peur de perdre leur libraire, leur refuge, le lieu où ils s’évadent, voyagent. Ils nous ont fait leurs déclarations d’amour. Seul le Plexiglas les empêchait de nous embrasser !» À la perte de mots et de sens provoquée par le confinement, semble avoir succédé, chez beaucoup, une faim dévorante de littérature : dans la librairie Lo Païs, ce rayon a connu une croissance de 90 % en juin. Chez Ici, grande librairie parisienne aux soixante-quinze mille références, Anne-Laure Vial et Delphine Bouétard ont également senti qu’avait grandi, chez les clients, durant les longues semaines de quarantaine, « un manque, une nécessité de lire. Proust, Dostoïevski… : visiblement, les gens se sont dit qu’ils allaient pouvoir s’attaquer aux montagnes!», raconte Anne-Laure Vial, la cofondatrice d’Ici. Avec « l’envie irrépressible qu’on leur raconte des histoires ».

L’art tient la souffrance à distance

Dans son essai L’Art de lire ou comment résister à l’adversité (éd. Belin, 2008), Michèle Petit raconte de quelle manière les librairies new-yorkaises ont enregistré un pic de fréquentation après le 11 septembre 2001. Elle rappelle d’autres situations pendant lesquelles la littérature a permis de tenir la souffrance ou la peur à distance : chez les prisonniers dans les camps nazis, dans les prisons argentines ou pendant la crise économique des années 1930… « L’élaboration esthétique, transformer le tragique ou l’horreur en idée et en beauté, fait du bien dans des contextes difficiles. La littérature n’a pas d’équivalent pour dire l’expérience humaine, car elle se sert de métaphores, de détours qui, parce qu’ils ne sont pas des calques exacts, “réparent”. »

Les circonstances tragiques dirigeront-elles toujours nos regards vers la littérature ? Difficile à dire dès aujourd’hui. « Finalement, le débat qui a existé autour du livre comme produit de première nécessité, ou non, était loin d’être superflu», tranche Benoît Virot, des éditions Le Nouvel Attila. Qui souligne le fait qu’au 11 mai les gens n’ont pas déserté les librairies au profit du grand air : « Les clients achetaient tout ce qu’ils trouvaient, et pas forcément les best-sellers. Cela a notamment profité aux ouvrages de fonds des catalogues et aux livres de poche. Nous avons donc pu retravailler sur ce fonds, en promouvant certains auteurs et certaines thématiques, et ne pas uniquement nous consacrer aux nouveautés. Nous en rêvions, sans jamais pouvoir le faire. »

Au Nouvel Attila, la maison qu’il a fondée en 2007, la volonté s’est affirmée de poursuivre désormais ce travail, en s’engageant à consacrer chaque année un mois entier à la mise en valeur d’auteurs et d’ouvrages déjà parus, sans publication de nouveautés. Avec d’autres éditeurs indépendants réunis au sein du collectif Édition année zéro, Benoît Virot a signé les tribunes « Pour des livres sans date de péremption » et « Pas plus la crise que d’habitude », visant à interpeller les plus grandes maisons afin d’engager une réflexion collective sur les effets négatifs de la course à la nouveauté, qui réduit considérablement la durée de vie des livres en librairie et mène à une surproduction problématique – une nouveauté sur quatre part au pilon, selon une étude réalisée en 2017. « Le confinement a posé les enjeux de ce à quoi il faut que nous réfléchissions collectivement pour que le système perdure et fasse vivre tout le monde», résume Benoît Virot. La crise sanitaire pourrait-elle finalement permettre une revalorisation durable de l’expérience de lecture et un questionnement des pratiques éditoriales délétères ? Dans un contexte de recul global de la lecture en France (comme en témoigne la dernière enquête sur les pratiques culturelles des Français, « Cinquante ans de pratiques culturelles en France », et alors que la santé économique du monde de l’édition est plus fragile que jamais), si les conséquences de la crise sanitaire s’avéraient être précisément une inversion de ces tendances, le livre n’y aurait pas tout perdu.

Article paru dans Télérama 3685

Clara DELENTE

 

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